35e anniversaire de la dormition de notre ancien professeur le père Alexis Kniazeff
Il y a exactement 35 ans, le 8 février 1991, le protopresbytre Alexis Kniazeff rendait son âme à Dieu. Ceux qui l’ont connu comme enseignant et responsable de l’Institut gardent le souvenir d’un homme inspiré, pasteur et professeur lumineux et intègre, entièrement dévoué à l’Institut qu’il aura guidé pendant 25 ans.
Il était né le 16 avril 1913 à Bakou sur les bords de la mer Caspienne. La famille Kniazeff ne quitta la Russie qu’en 1923, après la révolution bolchevique, et se retrouva tout d’abord à Nice, où existait une grande colonie d’émigrés russes, puis à Neuilly-sur-Seine. Alexis termine ses études secondaires au lycée Pasteur de Neuilly et fait des études de droit à Paris. Diplômé en 1935, il entre dans une école de commerce et travaille jusqu’en 1938 dans une compagnie d’assurances. Mais cela ne correspondait pas à ses aspirations véritables. En automne 1938, à l’âge de 25 ans, il décide de commencer des études de théologie à l’Institut Saint-Serge pour se consacrer au service de l’Eglise.
En 1942, Alexis est diplômé de Saint-Serge, dont le doyen était alors le père Serge Boulgakov, professeur de théologie dogmatique. Souffrant d’un cancer de la gorge et quasiment aphone, le père Serge chargea Alexis Kniazeff de lire son cours aux étudiants en sa présence. Le père Boris Bobrinskoy a raconté la transmission qui se fit l’année suivante : « Je me souviens, j’étais alors adolescent, par un soir d’hiver en 1943, avec des fenêtres occultées à cause du couvre-feu, un grand auditoire s’était rassemblé à l’occasion de la reprise des cours du soir. Avec une voix meurtrie le père Serge présenta son étudiant et assistant à la chaire de dogmatique, Alexis Kniazeff, et évoquant son handicap : ‘Semblable à Moïse, le bègue à la langue obstruée, je vous présente mon frère et mon soutien Aaron.’ Puis le père Serge confia la chaire à A. Kniazeff qui prononça la conférence d’introduction selon ses propres notes et au nom du père Serge. »
Après la mort du père Serge en 1944, Alexis continua quelques temps à enseigner cette matière en tant que lecteur. Mais, sous l’influence du professeur Antoine Kartachev, il prit conscience de sa nouvelle vocation : l’Ancien Testament. Il enseigna d’abord une partie de cette matière, puis, en 1950, devint titulaire de la chaire d’Ancien Testament jusqu’à la fin de sa vie. Il obtint le doctorat en théologie de l’ITO en 1954.
En 1945, Alexis Kniazeff épouse Inna Valentinovna Sokoloff : ils auront 4 enfants. En 1947, il est ordonné prêtre et nommé à l’église de la Présentation-de-la-très-sainte-Mère-de-Dieu-au-Temple (Paris 15e) jusqu’en 1952, puis recteur de l’église Saint-Nicolas à Montmorency (Val d’Oise). En 1960 décèdent l’archimandrite Cyprien (Kern) et le professeur Kartachev ; le père Basile Zenkovsky meurt en 1962, l’évêque Cassien (Bezobrazoff) en 1965 et le père Nicolas Afanassiev en 1966. En un bref laps de temps disparut la première génération des professeurs. L’Institut était comme orphelin. Le père Alexis fut alors le maillon qui relia la génération des fondateurs de l’Institut aux générations nouvelles. En 1965, après le décès de Mgr Cassien, qui était recteur de l’ITO, le père Alexis fut élu et confirmé comme son successeur et comme doyen. De même il fut nommé recteur de la paroisse Saint-Serge, devenant protopresbytre en 1975.
Avec foi et fermeté le père Alexis prit la direction de l’Institut. Il sut y faire venir Olivier Clément qui y aura enseigné en français plus de 30 ans, et Constantin Andronikof, traducteur des œuvres du père Serge Boulgakov. Très vite, apparut la nécessité de faire passer au français l’enseignement de l’ITO et le père Alexis s’en acquitta avec sagesse et courage, car le russe, sa langue maternelle, lui était plus facile d’emploi. Son activité administrative dans la direction de l’Institut fut très efficace : c’est sous son impulsion et avec l’aide des nombreux amis de l’Institut, notamment du maire de Paris Jacques Chrirac, que fut construit le nouveau bâtiment de l’internat des étudiants.
Outre l’Ancien Testament, dont il confia par la suite des cours à son étudiante Françoise Jeanlin, il donnait le cours d’hagiologie qu’il confia plus tard à Sophie Deicha, et, de par sa formation de juriste, le cours de droit canon. Il enseigna aussi la mariologie, discipline nouvelle dans un institut de théologie orthodoxe. Il y donna libre cours à sa créativité, publiant plusieurs articles puis le livre La Mère de Dieu dans l’Église orthodoxe (Paris, éd. du Cerf, 1990). Parmi ses travaux, il est aussi l’auteur d’un livre sur l’ITO : L’Institut Saint-Serge, de l’Académie d’autrefois au rayonnement d’aujourd’hui, 1924-1975, Paris, éd. Beauchesne, 1978. Rappelons la qualité des fascicules synthétiques du père Alexis : 4 tomes sur l’Ancien Testament, 1 tome sur l’hagiologie, 1 tome sur la mariologie et 2 tomes sur le droit canon.
Après le décès de l’archimandrite Cyprien (Kern), le père Alexis travailla activement à l’organisation de la « Semaine d’Études Liturgiques » qui a lieu chaque année à l’ITO. Toujours attentif au mouvement œcuménique, il fut en particulier l’un des observateurs orthodoxes de l’ITO lors du concile Vatican II. Il était membre de l’Association Œcuménique pour la Recherche Biblique (AORB), et prit une part active à la 1re édition de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
Prêtre et professeur, le père Alexis était aussi un père spirituel. En plus de ses tâches paroissiales, il aura mené pendant plus de 30 ans un travail considérable en tant qu’aumônier de la jeunesse dans les camps d’été de l’ACER dans les Alpes. Par son énergie et les offices qu’il célébrait, il a inspiré beaucoup de jeunes dans leur vocation. Travailleur infatigable jusqu’à son dernier souffle, le père Alexis Kniazeff fut rappelé à Dieu le 8 février 1991 après une brève maladie. Tous ceux qui l’ont connu, et j’en atteste, gardent le souvenir d’un professeur consciencieux, d’un pasteur fidèle et d’un grand prédicateur. Le père Boris Bobrinskoy confiait à son sujet : « Je peux dire qu’à nos yeux, il incarnait un prophète, un prophète fougueux, proclamant la parole de Dieu avec feu et force. » Que le Seigneur le réjouisse dans son Royaume !
Michel Stavrou, doyen
Le témoignage de deux anciens étudiants du Père Alexis
Le père Alexis, riche d’une culture théologique pluridisciplinaire, mais aussi littéraire et humaine, maîtrisait parfaitement, avec un accent russe prononcé, roulant fortement les R, la langue de son pays d’accueil. Dans ses cours, de forme un peu encyclopédique, les allusions littéraires russes comme françaises ne manquaient pas. À l’Institut, outre la fonction de recteur, accomplie avec un zèle et une puissance de travail hors du commun, il a aussi enseigné l’Ancien Testament, le droit canon, la mariologie, l’hagiologie, l’homilétique, et d’autres matières qu’il a cédées par la suite à des collègues.
Lors de plusieurs de nos conversations informelles avec lui, il nous parlait de ses débuts d’enseignement auprès du père Serge Boulgakov, suivis par son choix d’enseigner l’Ancien Testament, une discipline où il affectionnait particulièrement le message théologique des prophètes. Ceux-ci se sont élevés contre le culte de toute forme d’idole, pour préparer le peuple élu à une attente active du Messie. Ayant été aussi l’élève d’Antoine Kartachev, il a appris de lui l’importance de la critique textuelle biblique, approche nouvelle à l’époque. Ainsi se prolongea, grâce aux efforts du Père Alexis et d’autres, une réflexion critique sur les données de la Révélation biblique. Loin d’en relativiser la portée doctrinale et spirituelle, cette analyse des textes en souligne au contraire la richesse et la force.
Fidèle participant et organisateur des Semaines liturgiques annuelles, le père Alexis savait accueillir les congressistes et les faire dialoguer. Dans ses propres communications, il soulignait la dimension liturgique des problématiques qu’il exposait. Il savait trouver le lien entre les nombreuses institutions cultuelles détaillées, par exemple, dans le livre biblique du Lévitique, et l’unique sacrifice du Christ.
La place de l’Ancien Testament dans l’Église et dans sa liturgie était loin de lui être indifférente. Lors de la célébration, chacun des gestes accomplis, tels que bénédictions, encensements ou aspersions d’eau bénite, ou les prières proclamées, comme par exemple la litanie des saints aux Vigiles des grandes fêtes, tout cela plaçait l’assemblée en communion avec la nuée de témoins qu’il nous invitait à rejoindre dans la célébration.
Certains de ses confrères ont comparé son attitude comme célébrant à la conviction qui animait les prophètes de l’Ancien Testament. Ses riches prédications, notamment lors des fêtes, se concluaient par l’importance de la vie sacramentelle du chrétien. Lors des célébrations, l’assemblée réunie percevait à travers lui une énergie quasi-palpable. Il proclamait les Prières eucharistiques avec puissance, comme dépassé lui-même par la portée actualisante de ces formules théologiques. Leur proclamation se fait au nom de l’assemblée ; de cela le Père Alexis était bien conscient, entraînant littéralement chaque membre vers son Créateur et Rédempteur.
Par l’amour bienveillant et l’humble attention qu’il portait à chaque personne qui le rencontrait, et aussi par son attachement à la riche tradition biblique et liturgique qu’il voulait à tout prix communiquer comme un trésor à partager, le père Alexis savait transmettre à un grand nombre de personnes la certitude que Dieu aime chacun, et qu’une théologie vivante, incarnée, est notre réponse à cet amour. Son rayonnement pastoral passait beaucoup dans la célébration, tant il y était présent et impliqué.
Que son intercession soit profitable à nous, ses disciples survivants, pourvu que nous soyons à même d’apprécier son message profondément inspiré. Que sa mémoire demeure éternelle, dans l’attente de notre Résurrection à tous !
Sophie et père André Lossky
